« Si l’on veut créer du lien, il faut organiser ce lien »
Retranscription de la conférence de Nadia Sahmi le 6 février 2026 à Zadiga Cité,
sur le thème : « Chaises et salons de rue : pauses subies, pauses choisies »
« Si l’on veut créer du lien,
il faut organiser ce lien »
On ne peut pas simplement demander aux gens d’entrer en relation.
C’est là que l’on s’aperçoit que nos environnements, nos urbanismes, nos architectures — et même nos designers — sont passés à côté de quelque chose ces dernières années.
Parce qu’on a pensé l’objet.
Parce qu’on a pensé la performance.
Parce qu’on a pensé LE corps, en oubliant LES corps.
Parce qu’on a pensé LE sens, en oubliant LES sens.
Parce qu’on a pensé rapidité, efficacité.
On a pensé le banc comme un objet pratique qui s’insère dans le linéaire d’un trottoir.
Mais sur un banc, il est difficile d’entrer en lien avec quelqu’un.
Tout ce qui n’est ni spontané ni fluide génère une résistance — consciente ou inconsciente — mais génère une résistance.
Faire bouger les lignes
Ce que je voudrais vous partager, c’est comment faire bouger les lignes.
Prendre conscience de ce que l’on subit pour aller vers ce que l’on choisit.
Vers ce qui nous fait du bien.
Parce que ça nous appelle.
Parce que ça s’adresse à nos corps.
Parce que nous avons le choix.
Pourquoi les musées ?
On va partir des musées. Pourquoi ?
Parce que, contrairement à l’espace extérieur, on dispose d’études, de chiffres, de citations d’usagers.
Les expressions et besoins exprimés dans ce contexte sont extrapolables partout.
L’exemple des gares et du piano
Il y a vingt ans, la SNCF m’a demandé une étude pour améliorer l’accueil des personnes en situation de handicap dans les gares.
Ma première conclusion a été :
« Si vous voulez soulager les corps, les sens, les tensions, apaiser les colères, la première chose à faire, c’est de créer des salons. »
On m’a regardée comme si je descendais d’une autre planète :
« On va se faire squatter… »
Puis un objet est arrivé dans les gares : le piano.
Le piano n’a pas été vandalisé. Il a apporté de la joie. Il a apaisé.
Et à partir de là, les salons ont commencé à apparaître.
D’abord plus de bancs.
Puis des chaises.
Puis de vrais salons, avec lampes, différenciation de sol, effet tapis.
Le déclencheur est intéressant.
Le rythme et le choix
Aujourd’hui, on ne respecte ni mon choix ni mon rythme.
On m’impose le rythme de la performance, de la vitesse.
Je pars d’un point A vers un point B.
Accessoirement, on met un banc sur le parcours.
Mais ce banc n’est pas pensé comme un lieu de pause, pas adapté aux différents corps…
Les retours sont identiques, dedans comme dehors :
« Ça me gâche la vie. »
« Ça me gâche l’exposition. »
« Il n’y a pas assez d’espaces de repos. »
« On ne peut s’asseoir que sur les escaliers. »
Ce sont des révélateurs puissants de nos dysfonctionnements.
Les corps : grands oubliés du design
On continue de primer des objets design sans avoir donné le choix ni respecté les corps.
Exemple : le magnifique banc vert du dernier étage du musée d’Orsay. Sublime. Mais à 40 cm du sol.
Une fois assis, on ne se relève pas.
Qui va l’utiliser ?
Une jeunesse capable de se relever facilement.
Pas le public visé.
Je ne dis pas qu’il ne faut pas le faire.
Mais pourquoi ne pas le décliner pour différents corps ?
On adore, dans les revues d’architecture, les photos sans gens.
Mais sans gens, pas de lien.
Pas de corps.
Pas de sens.
Un espace peut être superbe… et inconfortable, sonore, froid.
Les sens et les émotions
Les sens sont les grands oubliés.
Qu’est ce que je ressens ?
Quelle émotion cela me procure-t-il ?
Aujourd’hui, nous manquons d’émotions positives.
Nous manquons de cocons.
– Le contact chaud/froid.
– La matière.
– L’écoute.
– L’orientation.
– La manière dont l’objet est posé dans l’espace.
Tout cela compte.
Les espaces de lien ne sont pas que les parcs
Il faut sortir de l’habitude des « lieux dits » : parc, jardin, cour de récréation.
Tous les espaces sont des espaces potentiels de lien.
Quelles vues ?
Quelles postures ?
Que donne-t-on à voir ?
Que permet-on ?
Les enfants et les adolescents
On commence à penser le vieillissement — parce qu’il y a urgence.
Mais les adolescents ? Rien.
On dit : « Ils sont mal élevés. Ils mettent les pieds sur les chaises. »
Mais on ne leur a pas fait de place.
On ne leur a pas fait d’assises adaptées à leur manière d’occuper l’espace.
Un adolescent ne veut pas s’asseoir « comme un vieux ».
Il veut s’asseoir sur le dossier, les pieds en l’air.
Cela s’entend. Cela se respecte.
Si on veut des villes apaisées, il faut faire une place à tout le monde.
Les hauteurs d’assises
On voit souvent des appuis dits « assis-debout » à 75 cm, inclinés.
Les jeunes designers de l’école de design ou je suis intervenue avaient la bonne démarche de tester leur design… mais ils le testaient entre eux — et ils étaient tous trentenaires.
Forcément, 74 cm ne posait aucun problème.
Pourquoi ne pas descendre à 60 cm ?
Ainsi, on inclut le grand, le petit, la personne âgée.
Car une fois installé, l’objet reste 30 ans. Et tout le monde le subit.
La disposition : créer ou non le lien
Des chaises alignées = posture de conférence.
On écoute, on obéit.
Une courbe = salon.
On se regarde.
C’est subtil.
Mais c’est là que se joue le monde sensible.
Les commerces et la fidélisation
Aujourd’hui, je demande qu’il y ait au moins une chaise dans tous les commerces.
Résultat : fidélisation immédiate.
On dit que les gens ne viennent plus en centre-ville parce qu’on ne peut plus se garer.
Mais pourquoi vont-ils à Auchan ou Carrefour ?
Parce qu’ils peuvent :
– s’asseoir,
– patienter,
– aller aux toilettes.
Sans toilettes, sans assises, on ne revient pas.
Le Grand Palais : un tournant
Au Grand Palais, avec le designer Samy Rio, nous avons conceptualisé de vrais salons de ville pour tous les corps, tous les rythmes.
Différentes typologies :
– salon classique rassurant,
– assises modulables,
– appui ischiatique,
– hauteurs variées.
Résultat : appropriation totale.
En période de canicule, les musées doivent ouvrir.
Le Grand Palais est archi occupé.
Les gens s’autorisent même la micro-sieste.
Avant, c’était impensable.
Le vieillissement : un levier politique
Le vieillissement est un cadeau.
Il oblige à introduire dans le débat :
– douceur,
– lenteur,
– fatigue,
– douleur.
Ces mots deviennent politiquement légitimes.
Les grands magasins
Les salons hors corners augmentent les ventes.
Pourquoi ?
Parce que l’accompagnant fatigué peut se poser.
Les autres continuent à consommer.
La fatigue n’arrive pas qu’au rooftop.
Elle arrive à des moments imprévisibles.
D’où la nécessité de rythmer régulièrement les pauses.
Ne jamais espacer de plus 80 mètres les espaces de pause. 100 mètres devient très dur pour une personne blessée ou fatiguée.
L’observation des « taiseux »
La concertation est essentielle.
Mais insuffisante sans expertise.
Les « taiseux » — ceux qui ne viennent jamais aux réunions — sont les plus intéressants.
On les observe :
– Trois mamies qui discutent chaque vendredi au même coin de rue.
– Une vieille dame qui attend le facteur près de la boîte aux lettres.
C’est là qu’il faut mettre les chaises.
Notre métier : identifier et créer des prétextes au lien.
Multiplier plutôt que supprimer
On supprime souvent les assises « parce que ça dérange ».
Erreur.
S’il n’y a qu’un banc, il concentre les tensions.
S’il y en a dix, la présence se dilue.
La quantité apaise.
Le cas des quartiers sensibles
Dans un quartier de 17 000 habitants, on observait des barbecues sauvages.
La Solution ?
Créer de vrais espaces barbecue équipés.
Sur dix installations, une seule a posé problème.
On l’a déplacée, pas supprimée.
Quand les jeunes participent à la conception, ils protègent ensuite l’aménagement.
Objets à fonction unique = erreur
Tout objet peut avoir plusieurs fonctions.
Exemple :
– Aux feux rouges, pourquoi ne pas intégrer un appui ou une tablette pour poser les sacs ?
– À New York, sur les échafaudages, de simples petits supports permettent de poser coude ou nourriture.
Ça ne coûte rien.
Mais ça change tout.
Escaliers et santé
On finance les ascenseurs.
Rarement les escaliers.
Pourtant, l’escalier :
– entretient les neurones,
– maintient l’équilibre,
– crée du lien.
Mais au-delà de 12 marches, il faut un palier avec assise.
Ainsi :
– à 5 ans, on court,
– à 25 ans, on monte,
– à 80 ans, on peut encore l’utiliser.
Le repos psychique
Après le repos physique, vient le repos psychique.
Nous vivons avec un sur sollicitation sensorielle, visuelle, auditive.
Les espaces de répit sont souvent réservés aux publics neuroatypiques.
Nous plaidons pour qu’ils soient ouverts à tous.
Ces bulles permettent micro-siestes et retour au calme.
Sinon, la visite s’arrête.
Blanc ou noir ? Non : les gris
On a tendance à penser : on met / on enlève.
Mais il existe des nuances.
Si un mobilier pose problème :
– il n’est peut-être pas en assez grand nombre ?
-il est peut-être mal placé ?
On ne supprime pas.
On ajuste.
Le financement et l’entretien
Oui, il y a des contraintes budgétaires.
Mais tout dépend du paradigme politique.
Si l’objectif est uniquement le coût technique, on bloque tout.
Si l’enjeu est :
– la pacification des relations sociales
– le vieillissement de la population
– la santé mentale…
alors les priorités budgétaires changent.
Conclusion
Il ne s’agit pas d’ajouter du mobilier.
Il s’agit de changer de paradigme :
Penser :
– les corps,
– les rythmes,
– les âges,
– les émotions,
– la fatigue,
– le lien.
Créer des pauses pour créer du lien.
Apaiser les corps pour apaiser la ville.
Ce sont des détails. Mais ce sont ces détails qui transforment profondément la qualité de vie — et la santé mentale.
*Nadia Sahmi est Architecte DPLG, Auteure, Conférencière, AMO en qualité d’Us-Âges et Lauréate du prix des précurseurs 2025.
Sa vision humaniste et élargie des questions de handicap environnementaux, sociétaux, sensoriels, mentaux, et physiques ont construit sa renommée. Nadia est également membre du Comité Scientifique des Assises Internationales de la Ville Sensible (SenCité)
Les 1ères Assises Internationales de la Ville Sensible initiées par Olivia Cuir et Thierry Roche, avec l’appui du Conseil Scientifique, ont eu lieu le 30 juin 2025 à Lyon. Cet événement pionnier a mobilisé un écosystème d’acteurs engagés autour d’un objectif commun : construire des villes plus sensibles, inclusives et durables où les émotions humaines deviennent un levier d’innovation et de bien-être collectif. Une seconde édition est en cours de préparation et aura lieu le 1er juin 2026.